• Sarah Ben Ali

"Joker" de Todd Philips : le miroir de notre société

Mis à jour : 24 oct. 2019

"Souriez !" Nous intimait Jimmy Durante, du temps où un sourire habillait sincèrement un visage au lieu d’être porté comme une plaie. Et celui qui sourit, qui dessine des sourires et qui en fait un impératif c’est bien lui. Arthur fleck, communément appelé "le Joker". Maigrichon et estropié, on le suit dans la mythique ville de Gotham faire son Clown la journée, échouer à être comédien le soir, et s’occuper de sa mère la nuit. Cette dernière l’appelle Happy/ Joyeux, parce qu’Arthur a un rire régulier et continue. Mais pourquoi ne contrôle-t-il pas son rire ? le Clown de Gotham l’écrit dans son journal : les gens s’attendent à ce qu’un malade mental se comporte comme s'il était sain d'esprit.

Todd Philipps signe un long métrage poignant sur la santé mentale et revisite une figure phare de la Saga de DC. Le Joker ! que reste t-il à dire sur cet anti-héro tourmenté ? et bien tout. Rappelons-nous, l’homme aux cheveux verts est tombé dans une cuve remplie d’acide, en a été défiguré et en a perdu la raison. Le Joker de 2019, garde peut-être les séquelles d’un sombre passé -dont on omettra de raconter les détails- mais sa cuve à lui n’est pas physique et sa cicatrice est plus profonde qu’un sourire qui mange la moitié de son visage. Arthur Fleck est un enfant abusé, un adulte moqué, rejeté, agressé régulièrement et mis à la marge. Et lorsque la société l’exclut et le système le lâche, Arthur Fleck devient le Joker. Incapable de faire rire, il fait mal. Incapable de se faire aimer, il se fait hair. Incapable de se faire visible, il s’invisibilise derrière le masque d’un clown pour en devenir le symbole d’un mouvement anti-système.

Mais qu’a voulu réellement nous raconter Todd Phillips dans ce film ? A priori l’auteur de la trilogie "very bad trip" ne voulait pas faire un film sur le Némésis du Dark Night, la figure du clown triste se confond avec les démons d’un homme lambda pour enfin le phagocyter et prendre le contrôle sur sa vie. Très peu de références à la Saga de DC ont été insinuées dans le Joker de Philips. On en a noté trois : le fameux rire interprété à la perfection par le grandiose Joaquin Phoenix, la référence à Bruce Wayne et la genèse du personnage de Batman, et enfin, la ville de Gotham dont le réalisateur a su saisir l’âme pour la transformer en un décor digne d’un polar. Pour le reste, Todd Pillips était en rupture totale avec l'univers de DC.

Ce long métrage est complexe, et nous fait découvrir un homme nuancé. Dans une tentative désespérée de nous faire comprendre qu’on ne nait pas méchant, on le devient -et qu’on ne le devient pas absolument, entièrement, jusqu’au bout- Todd Philipps brosse le portrait d’un homme dont on devrait avoir pitié. Alors les critiques ont crié à la banalisation de la violence, à l’apologie du meurtre, notamment à cause de cette scène magistrale ente un présentateur TV incarné par Robert De Niro et le joker. Mais on n’en a vu que du feu.

La vraie violence est celle d’une thérapeute qui n’écoute pas son patient, d’une mère qui ment à son fils, d’un père absent, des collègues malveillants et des inconnus agressifs. La vraie violence est celle de notre système validiste, conçu pour qu’on s’adapte à ses exigences et non pas qu’il s’adapte à nos besoins. La vraie violence est celle de la précarité, de l’absence d’encadrement et de cette quête continuelle d’amour qui se résout par un refus. Chez Arthur Fleck, il fait froid. Il est à la fois attendrissant et monstrueux. Et on ne peut ne pas s’interroger, si ce monstre n’est pas justement le résultat de la doxa que nous avons établie. Ce film est notre miroir et s’il est violent, c’est parce que nous le sommes.

Mais pourquoi Todd Philips, qui nous a habitués aux grandes comédies, décide de faire du personnage le plus ludique de la pop culture, un personnage triste, tragique, pitoyable. La réponse est simple : selon lui, on ne peut plus faire de films drôles en 2019. La comédie doit être engagée et deviendra alors prévisible. Ainsi, au lieu de faire un film humoristique, il a fait un film sur l’humour. Mais qu’est-ce que l’humour d’ailleurs ? C’est la question que le Joker se posera dans ce film. Quand est-ce que c’est drôle et quand est-ce que ça devient un dérapage, une dérive, du mauvais goût ?

L’humour c’est de la chaleur, et Arthur Fleck en est complétement dépourvu. Avec ses côtes apparentes, son visage creux, sa danse démoniaque et son comportement étrange, on n’arrive plus à reconnaitre l’interprète de Johnny Cash Joaquin Phoenix. L’acteur qui a perdu plus de 25 kg pour le tournage a failli se perdre dans le personnage. Il a porté le film par sa voix habitée, sa démarche tordue et son regard perçant. Toute comparaison avec les dix précédents Joker leur causera du tort, davantage à eux qu’à lui, parce que Phoenix était au summum de son art. Mais il n’aurait pas pu réussir seul. Le joker de 2019 est une réussite parce que c’était une rencontre entre un réalisateur et son acteur. Mais pas que. Ce long métrage a été pensé. La réflexion y est incarnée dans des plans judicieusement ponctués par une musique de film ayant eu la finesse de la retenue.

Est-ce que ce Joker a répondu à nos attentes ? On est resté sur notre faim. De Todd Philips, on s’attend à une meilleure maitrise du rythme et davantage de moments d’émotion. La pitié n’en est pas réellement une.

Sarah Ben Ali

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