• Sarah Ben Ali

"Noura rêve" de Hinde Boujemaa : un bovarysme revisité

Mis à jour : 24 oct. 2019

Le plus tunisien des tunisiens, c’est bien lui. Le rêve de Noura. Un rêve d’amour et de sécurité. Ce qu’il y a de plus primitif. Une demande de tendresse. Mais "Noura rêve" nous fait t-il rêver ? il est bien réaliste pour permettre l’échappée. Le temps de la projection, on est là, dans le malaise, dans le voyeurisme, et dans le questionnement. Parce que Hinde Boujemaa, la réalistatrice et la scénariste du long métrage, est pleine d’interrogations. Elle balaie d’un coup de main –maître les évidences. Elle scrute le couple et l’expose dans sa complexité.


Mais l’auteure de "Et Roméo a épousé Juliette" ne fait jamais de discours. Ses réalisations échappent à la morale, et à l’issue de cette projection, on se remémore ce fameux dicton "Ne pas juger mais comprendre. Car lorsqu’on comprend, on ne juge plus". Au lieu d’expliquer, "Noura rêve" alimente le mystère. Les personnages y sont imprévisibles et ne collent pas à l’image type qu’on se fait d’un mari cocu ou d’une épouse abusée. On retrouve Hend Sabri dans la peau d’une adolescente, retrouvant ces instants de bonheur et l'agitation des premiers amours. Une bovaryste revisitée. Elle est là, collée à la peau de Hakim Boumsaoudi dans l’hymen secret d’un bâtiment du centre-ville de Tunis. Le regard des spectateurs est ressenti comme une intrusion. Celle de la société qui interdit d’acte d’aimer, celle qui le condamne, mais celle qui l’épie.


« Noura rêve » est un film sur l’adultère, la corruption, la violence conjugale et la délinquance. Mais c’est surtout un film d’amour. Qu’il soit au sein d’un couple ou au cœur d’une fratrie. Car rappelons-le, ce film est réaliste, et une fratrie, ça se dispute, ça échange des mots crus, ça se dit tout… Et c’est cette famille tunisienne qu’on retrouve dans la famille de Noura. Qui la ramène sur terre dès qu’elle se perd dans ses élucubrations amoureuses. A Beb Saadoun, on retrouve les murs délabrés, les maisons en chantier, les familles nombreuses vivant dans un deux pièces dans l’absence totale d’intimité.

Et implantée dans ce décor brute, on retrouve une classe ouvrière à court d’argent prenant vie dans le corps d’Imen Cherif. Cette dernière provoque la hilarité du public par ses répliques et son attitude. Parce que si la violence est suggérée et jamais montrée dans ce film, un rire coupable y est présent permettant à la fois une respiration et une réflexion.


Et puis ce long métrage, c’est aussi une dénonciation de la peur. De celui qui brutalise et avec lequel on continue à cohabiter. De celui qui prétend à la supériorité de l’enculeur sur l’enculé, à celui qui –dans la contradiction la plus totale- aime ses enfants et les jette dehors dès qu’ils deviennent gênants.

Lotfi Abdelli n’a pas pu être aussi proche de son personnage qu’en interprétant Jamel dans "Noura Rêve".

Lotfi Abdelli n’a pas pu être aussi proche de son personnage qu’en interprétant Jamel dans Noura Rêve. Lui qui revendique depuis une décennie le paradoxe tunisien. Mais où s’arrête le personnage et où commence Abdelli ? Parce qu’en défendant Jamel, Lotfi loue son attitude… cocu et blessé, il ne bat pas sa femme… il devient simplement un violeur en série –pas très grave pour Abdelli qui renchérit "la victime n’a pas dit non" - . De quoi clore le débat sur le viol conjugal un certain 15 octobre à l’Institut du Monde Arabe. Mais pourquoi doit-on juger ou pardonner ? "Noura rêve" permet l’indécision, et si on s’interdit de moraliser Jamel, c’est bien le roi du stand-up tunisien qui nourrit la culture de viol, dans une tentative maladroite de compatir avec son personnage.


Hinde Boujemaa pose un regard sur les mandibules en détresse de Noura, mâchant frénétiquement un chewing-gum, sur ses cernes creusés, et son profond malaise lorsqu’elle se retrouve sous le même toit qu’un mari qu’elle n’aime plus. Mais Noura, incarnée

brillamment par Hend Sabri n’est pas au centre du film. Elle est prise au piège dans un triangle amoureux têtu et perverti par l’action des deux hommes qui la malmène. Parce que par amour, on peut aussi causer du tort.

Hinde Boujemaa s’avère être une réalisatrice redoutable. Nuancée, intuitive et constante, elle nous livre une mise en scène digne d’une pièce de théâtre et un dialogue huilé en jouant avec la profondeur de champs, devenue désormais sa marque de fabrique. L’univers de Boujemaa est profondément tunisien et rompt avec la tendance post-révolution des cinéastes à fabriquer des longs-métrages destinés –exclusivement- à l’exportation. Et à l’image de la structure circulaire de ses films, Hinde Boujemaa renoue avec ses origines en rendant le local, universel. Le relatif, Absolu.



"Noura rêve" de Hinde Boujemaa

Sortie le 13 novembre 2019 en France.

Sortie fin octobre au JCC à Tunis.


Sarah Ben Ali




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