• Sarah Ben Ali

Une culture du viol à la Tunisienne

A l’aune du mouvement #Enazeda (#Moiaussi), qui s’est déclenché suite aux accusations faites à un député fraîchement élu Zouhair Makhlouf de s’être masturbé en public, de nombreuses femmes, hommes et mineurs sont venus témoigner de ce qu’ils ont subi sur la page et le groupe #Enazeda… La majorité des témoignages relevant d’agression sexuelle et de viol sur mineurs … mais personne n’en parle.



« Le viol à la tunisienne n’existe pas. Et s’il existe, il est condamnable. » Les violeurs sont considérés comme des monstres. Quant à la société, nombreuses sont les personnes qui appellent à la castration chimique ou à la peine de mort de ceux qui ont commis l’irréparable. La grande majorité des violeurs sont des hommes, on se tiendra à l’usage du masculin pour la suite.

L’auteure de ce billet vous prie d’excuser l’absence de chiffres. En France, cette « grande majorité de violeurs hommes » a été définie à 90% contre 85% de victimes femmes. En Tunisie, les chiffres sont inexistants. Parce que l’Etat ne communique pas dessus ou très peu. Et la société civile s’en trouve démunie tout en tentant de financer des études et des sondages relatifs au viol et aux agressions sexuelles.

Cette absence de chiffre confirme le premier postulat de ce billet : « le viol à la tunisienne n’existe pas ». S’il n’y a pas de chiffre, on ne peut pas mesurer l’étendue des agressions sexuelles, ni dresser un diagnostic pour mettre en place une stratégie de lutte. On peut dire tout et son contraire sur le viol et les agressions sexuelles. On peut les rendre exceptionnels, minimiser leur récurrence, créer des circonstances idéales les favorisant, construire une image de la victime idéale et brosser le portrait du violeur typique.


Les chiffres constituent le trait d’union entre le ressenti, le vécu, la prise de conscience et l’action. Sans chiffres, le vécu se réduit à un simple bruit de couloir, le ressenti devient de la surenchère, la prise de conscience ne peut avoir lieu dans l’omerta. Et l’action… est inimaginable.


Donc, dans l’absence de chiffres, on tentera de brosser le portrait de cette société tunisienne qui, apparemment, rejette les violeurs en demandant leur mise à mort et d’autre part, tolère la violence, défend les violeurs, les protège et les excuse. Mais ce n’est pas de sa faute. La société tunisienne baigne dans la culture du viol depuis toujours… comme d’autres sociétés patriarcales à son image. Et cette culture lui est devenue fatale… parce qu’elle n’arrive pas à la regarder en face.


Mais qu’est-ce que la culture du viol ?


La culture du viol, c'est l'ensemble des mythes, stéréotypes et idées reçues qu'une société a sur le viol.Cet ensemble d’idées reçues est véhiculé inconsciemment dans notre quotidien. Il est représenté dans nos productions audiovisuelles (sans contradictoire) et se manifeste fortement lors de viols ou agressions relayés dans les médias. Ces comportements se transforment en culture parce qu’ils contiennent un aspect rituel, prévisible et tout à fait inscrit dans les mœurs. Par exemple : lorsqu’on apprend qu’une femme a été violée, on demande systématiquement l’heure du viol, l’état de sobriété de la victime et comment elle est habillée. Parce que dans notre imaginaire collectif, une femme correctement vêtue, qui rentre à 20h du soir à la maison et qui ne boit pas est une femme qui ne sera jamais violée.


70% des personnes violées l’ont été dans un cadre privé, à savoir par un membre de la famille ou par un proche… donc par quelqu’un auquel elle faisait confiance. Et il suffit par ailleurs de faire un tour sur la page Facebook d’Ena Zeda pour se rendre compte que les violeurs sont, dans 95% des témoignages, un oncle, un cousin, un frère, un ami de la famille ou un copain.

Or, dans l’imaginaire collectif, la victime idéale, « qui l’a bien cherché », est une personne ivre, portant une tenue dénudée et qui est violée dans une ruelle sombre, après une soirée bien arrosée, par un violeur récidiviste assoiffé de sexe et qui n’a pas touché une femme depuis belles lurettes. Ces a priori, qui se traduisent dans notre manière de réagir à un viol ou à une agression sexuelle, alimentent un climat à la fois indulgent à l’égard de l’agresseur et culpabilisant pour la victime.


Comment cette culture du viol se traduit-elle en Tunisie ?

La société tunisienne n’est pas isolée dans sa normalisation du viol et des agressions sexuelles. Il existe des aspects qui lui sont communs avec d’autres pays où il y a du sexisme (c’est-à-dire la plupart des pays dans le monde). Ici, on identifie les mécanismes relevant de la culture du viol et leur expression dans notre quotidien tunisien.


L’un des facteurs contribuant à l’érection de la culture du viol est l’image qu’on entretient du violeur ou de l’agresseur sexuel. Le violeur, dans notre imaginaire collectif est supposé être un moche psychopathe, probablement au chômage, venu des quartiers populaires, qui kidnapperait sa victime, la nuit, et lui fera subir toutes les atrocités du monde, parce qu’il n’a pas touché à une femme depuis bien longtemps.

Le violeur dans la tête du tunisien n’est pas vraiment celui qui viole les tunisiens et les tunisiennes


Dans notre esprit, si l’accusé est cadre dans une entreprise, sain d’esprit, qu’il est père de trois enfants (dont des filles), qu’il est agréable à regarder mais en plus il est drôle et sympathique, qu’il semble heureux en ménage sans oublier la beauté indéniable de son épouse, cet homme est alors innocent. Ou peut-être a t-il bu et déconné. Ou peut-être qu’il n’a pas pu se retenir. Parce que l’un des mécanismes identifiés de la culture du viol est le fait d’excuser l’accusé.


Quand les faits sont avérés, on met le tort sur sa nature de mâle qui n’arrive pas à maîtriser ses impulsions, ou sur son état d’ébriété, voir sur l’absence de résistance ou le silence de sa victime. Et lorsqu’il y a doute, il nous est inimaginable qu’un homme à succès puisse regarder cette femme-là. Bien trop moche –parce que dans nos têtes, les femmes qu’on juge moches ne sont pas « bonnes candidates » pour une agression sexuelle –.

C’était l’argument utilisé par Klay BBJ dans son clip polémique « Mami Baldi » : après avoir menacé la chroniqueuse Baya Zardi de viol tout le long de sa tirade, il ricane: « Si on me donne le choix entre t’embrasser et mourir, je choisirai la clémence de la mort. ».

Le second argument dédouanant un homme d’une agression sexuelle est l’abondance de femmes à ses pieds. Difficile d’imagine qu’il aurait pu avoir envie de celle-ci. C’était nos réactions lorsque Neymar a été accusé d’agression sexuelle ou bien avant lors de l’affaire DSK.



Plus récemment en Tunisie, il y a eu l’affaire Sami Fehri Vs Asma Thabet. Certains ont défendu systématiquement le magnat de la télé accusé de harcèlement sexuel par l’actrice. Le doute bénéficie à l’accusé, puisque ni ses détracteurs, ni ses défenseurs n’étaient présents. Mais si la société discrédite la parole d’une victime en se méfiant d’un soi-disant agenda qu’elle aurait derrière ses accusations, cette dernière n’ira pas porter plainte. Qu’elle soit victime de viol ou d’agression sexuelle, elle sait déjà ce qui l’attend dans un commissariat ou dans un tribunal. Parce que –ne l’oublions pas-, si nous baignons dans la culture du viol, nos juges, nos procureurs et nos gendarmes aussi. Et si la victime ne porte pas plainte : le doute planera toujours sur la réputation d’un homme innocent et bénéficiera toujours à un homme coupable et resté impuni.


« celui qui a fait ça, est un malade ! ».

Le troisième argument est le suivant : « celui qui a fait ça, est un malade ! ». Et bien non ! un rapport de l’Union européenne datant de 2009 montre que seuls 7% des suspects de viol avaient une maladie psychiatrique.Et le quatrième argument revient à dire qu’un délinquant sexuel a agi par frustration de ne pas avoir touché à une femme depuis longtemps. C’est une idée qu’on a beaucoup entendue lorsqu’on a interdit, sous la Troika, aux travailleuses de sexe, d’exercer leur activité. De nombreuses personnes répétaient : « si on ferme les maisons closes, les viols se multiplieront. »


Mais différentes études statistiques ont montré que la majorité des violeurs ont une sexualité normale et que parfois, ils ont en moyenne plus de partenaires sexuelles que les hommes qui ne violent pas. Excuser le violeur est un mécanisme qui s’ajoute à une autre pour édifier la culture du viol : celui de la mise à distance du violeur. Le violeur est toujours un monstre à castrer, à tuer, à lyncher pour l’exemple. Mais lorsqu’il s’agit d’un bon ami qui ne nous a jamais regardé de travers ou d’un père de famille, l’absence du monstre nous est inconcevable. Alors on nie le crime et on se tourne vers l’accusatrice.


La victime du viol n’est souvent pas celle qu’on s’imagine


Mœurs légères, tenue dénudée et frivolité. C’est l’image qu’on colle à une victime de viol idéale. Pourtant, on se rappelle tous de l’enfant de 3 ans violée par le gardien de son jardin d’enfants à la Marsa en 2013. On se rappelle aussi du viol collectif et du meurtre de khalti Selma, 86 ans, à Kerouan, en 2017. Et tous les témoignages publiés quotidiennement sur la page de ENA ZEDA confirmant que les victimes sont de tout âge et de toute apparence et que les viols se produisent partout et dans de nombreuses situations qui ne sont pas identifiées comme à risque. Alors pourquoi continuons-nous à poser ce type de question ? : « tu étais habillée comment ? », « as-tu bu ? », « il était quelle heure ? », « pourquoi étais-tu seule avec lui ? ».


« tu étais habillée comment ? », « as-tu bu ? », « il était quelle heure ? », « pourquoi étais-tu seule avec lui ? ».

On pense que les torts sont partagés. Qu’un violeur n’aurait pas pu s’exécuter, si la victime n’a pas contribué à l’agression par son comportement ou sa manière de se vêtir ou par son assentiment à être dans ce lieu et à cette heure. La culture du viol fait que les circonstances d’un viol et l’apparence de la victime sont des arguments qui jouent contre elle, lorsqu’elle raconte son agression. Et c’est ce climat inquisiteur qui constitue en partie la culture du viol. Un autre mécanisme qu’on brandit contre celles qui décident courageusement de parler est la mise en doute de leur parole.


« Pourquoi maintenant ? il ne m’a jamais rien fait à moi ! c’est parce qu’il est riche, tu cours derrière son argent ? ». La figure de la sorcière manipulatrice qui revient au galop. Cultivée grâce au patriarcat et au récit biblique dans la figure d’Eve la tentatrice ou le serpent vénéneux, les productions ramadanesques populaires ne manquent pas de nourrir cette figure de l’homme innocent et de la femme qui lui tend un piège.


On pense notamment à la figure de Kenza dans le feuilleton Casting, une mineure qui séduit un homme marié heureux en ménage et qui lui fait un chantage pour qu’il divorce. Ou le personnage de Feriel Ben Abdallah interprétée par l’actrice Najla Ben Abdallah dans « Mektoub », qui accuse un homme innocent de l’avoir agressée sexuellement. Deux feuilletons produits et réalisés par Sami Fehri.

Plusieurs études faites aux Etats Unis, en Nouvelle-Zélande et en Grande Bretagne prouvent que les cas de fausses accusations sont rares face à l’ampleur de l’impunité des agresseurs sexuels. En France, seul 1% des violeurs sont condamnés et écopent d’une peine de prison et 7 personnes mises en cause sur 10 ont vu leur affaire classée sans suite… en attendant les chiffres du ministère de la justice en Tunisie.


La culture du viol n’est pas tunisienne. Mais de nombreux tunisiens la cultivent consciemment ou inconsciemment au point que deux mois après le lancement de la campagne ENA ZEDA et les centaines de témoignages publiés, peu d’hommes et de femmes politiques ont pris et affiché leurs positions. Aucune initiative politique n’a été prise pour en débattre dans nos institutions (à part l’intégration de l’éducation sexuelle dans nos programmes scolaires). Quant aux médias, très peu de journalistes en ont parlé et on n’en recense aucun qui a interrogé les politiques sur le sujet. Spécialement, s’agissant du nombre alarmant des agressions sexuelles sur mineurs qu’on recense sur le groupe et la page de ENA ZEDA, difficile de rester de marbre lorsqu’on sait que les pédocriminels restent impunis dans notre pays.


Sarah Ben Ali

Relèvent de la culture du viol, les comportements suivants:

- Prendre le silence ou l’absence de résistance comme un consentement

- Faire du chantage et mettre la pression sur une personne pour qu’elle accepte un acte sexuel

- Culpabiliser la victime lorsqu’elle parle de son agression

- Trouver des excuses à l’accusé

- Remettre la parole de la victime en question lorsqu’elle évoque son agression- Défendre et protéger un personnage public accusé de viol ou d’agression sexuelle (à moins de faire partie de sa famille ou être son avocat)

- Confondre séduction et harcèlement

- Promouvoir l’obéissance au mari dans le lit conjugal

- Appeler au viol d’une personne

- Soutenir une personne qui appelle à la violence et à l’agression sexuelle

Ps : cette liste n’est pas exhaustive.

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